La « run »

Y’en a pour qui la « run », c’est aller livrer de la drogue, comme dans le film La run, ou prendre la route pour transporter du bois comme dans Camion, bref, aller de place en place selon un parcours établi pour effectuer des livraisons, quelles qu’elles soient.

Chez nous, en Abitibi, la « run », c’était aller « passer les œufs » par les maisons. On avait nos « pratiques ». On partait en Panel avec papa le samedi matin de bonne heure, et on revenait vers midi. En général, on était deux à faire la run : un de mes frères et moi.

papa-devant-la-maison-en-Abitibi_dad-in-front-of-the-house. Maison de bardeaux en Abitibi dans les années 1950. Shingle house.
Le popa qui faisait la run le samedi matin.

Papa conduisait et faisait office de grand argentier. Il comptait plus vite qu’un ordinateur. Lorsqu’on nous donnait un montant rond, par exemple, pour payer la douzaine d’œufs, on retournait à l’auto et papa nous donnait le change exact à remettre aux clientes. Je dis « clientes » parce que, dans toute ma carrière de « passeuse d’œufs », je n’ai JAMAIS eu affaire à un homme.

grange-Abitibi-Quebec-annees-1950_barn. Showing a kid with a colley and a cat. Enfant avec un chien de berger écossais colley et un chat.
Le poulailler en Abitibi dans les années 1960.

Mais on ne passait pas que des œufs, dans la run. On livrait aussi du poulet, des foies de poulet, des gésiers de poulet. Élevé aux épluchures, svp — ben à la mode à New York ces temps-ci.

Bref, toute la panoplie du parfait petit cultivateur abitibien, courageux comme son père… qui essaie de tirer honnêtement son épingle du jeu en vivant des fruits de sa pauvre terre (terre glaise), en autarcie presque complète et en mettant toute la famille, petits et grands, à l’ouvrage. Et qui tire néanmoins le « yâbe » par la queue toute sa vie, dans l’angoisse de ne pas y arriver.

On n’était pas riches, c’est vrai, mais on rigolait quand même à l’occasion de ces ouvrages de « colons » (si ’pa vivait encore, je n’oserais jamais utiliser ce mot, car pour lui, ce terme était chargé de mépris, infiniment péjoratif, le colon étant aussi un niaiseux [la modestie est parfois prise pour de la bêtise], un imbécile, un rustre, un pas moderne, un mal atriqué, un qui sent la vache. C’était pas un violent, c’était même un très doux, mais lorsqu’il entendait ce mot, il avait envie de frapper.). Ainsi, certaines de nos pratiques nous demandaient le plus sérieusement du monde si nos œufs ou nos poulets étaient frais. Que cé que vous pensez qu’on répondait, hein? Ben oui sont frais nos œufs pis nos poulets. À cette question, on avait toujours notre réponse « piton » (bouton déclanchant la réponse automatique d’usage) : « Ben oui wègnons! ». On était-tu pour dire que nos œufs étaient pas frais pis nos poulets pourris? Ben non wègnons!

Les rats de la campagne pensent avec raison que les rats des villes sont « ben niaiseux » quand ils posent des questions comme ça. Aussi, lorsque je vais au marché et que j’ai envie de demander aux cultivateurs si leur maïs ou leurs fraises sont frais, je me retiens pour pas qu’ils me trouvent complètement demeurée.

 

Publié par

Dominique Fortier

Je viens de la terre et je sais que j’y retournerai. Entre-temps, autant profiter de la vie. Des fois travail, des fois lecture, des fois voyages, des fois aquarelle ou peinture, des fois grandes marches, des fois « rien pantoute ». Et là, blogue sur la langue, mais pas seulement… Une fois par mois, je publie également une de mes œuvres en ligne (on peut voir l’ensemble des œuvres que je vends à l’adresse suivante : fineartamerica.com/profiles/dominique-fortier.html).

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