Les liaisons dangereuses : « lalaïsation » et « çalatisme »

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« ÇA L’A l’air fou, et ÇA L’EN dit long sur une personne. »

« ÇA L’A l’air d’une faute, et ÇA L’EN est une. »

Le ça a qui devient ça l’a prend l’allure d’un gros bouton sur la langue québécoise. Ça enlaidit l’élocution. Ça irrite. Ça écorche les oreilles à tout coup et ça donne envie de montrer les dents.

Il s’agit d’un phénomène relativement nouveau au Québec, même si les erreurs de liaisons à l’oral y sont fréquentes… Mais à ce point répandu, c’est assez récent. Pierre Foglia (La Presse) le nomme « lalaïsation1 ». Antoine Robitaille (Le Devoir), pour sa part, l’appelle « çalatisme2 ».

La « lalaïsation » de Pierre Foglia est générique. Elle peut englober d’autres expressions où s’ajoute une consonne superflue — entre deux voyelles ou qui introduit une mauvaise liaison (comme qu’on dit, quand qu’à veut, ça va t’être beau, ça va d’être tout, etc.). Le « çalatisme » d’Antoine Robitaille est plus spécifique. Il ne s’applique, en principe, qu’auça l’a, au ça l’en et autres liaisons fautives l’ entre deux voyelles (ça l’existe). La forme ÇA L’A étant particulièrement répandue, ceci peut expliquer cela.

On a expliqué à M. Foglia que sa « lalaïsation » était une épenthèse1 (ajout d’un phonème non étymologique à l’intérieur d’un mot ou d’un groupe de mots3). Ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt, et simplement, de fausses liaisons qui ont des appellations savantes peu connues telles que le « pataquès » (Ça a pris du temps! (sa-a-pri), et non (sa-la-pri)), le « cuir » ou le « velours »4. Pierre Foglia a répliqué que l’explication du phénomène ne saurait en justifier l’utilisation1. Et il a raison.

Qu’on la nomme « lalaïsation », « çalatisme » ou « pataquès », la chose reste exécrable à entendre. Et aujourd’hui, on voit (sur Twitter, ça pullule) et on entend ces fautes partout, à la télévision comme à la radio : dans le sport5, en politique (ministres6,7 et députés en font grand usage), chez les médecins7, les journalistes — oui monsieur, les journalistes —, les universitaires (professeurs, chercheurs et diplômés de tous niveaux) ainsi que dans le monde des communications et de la publicité1.

Récemment, j’ai même entendu la sénatrice8 Céline Hervieux-Payette (avocate, membre du Barreau canadien et du Barreau québécois) « çalatiser » à plusieurs reprises. Gênant, pour le moins, et pathétique à coup sûr. Une sénatrice, là!

Aussi, je suis d’accord avec Antoine Robitaille lorsqu’il déclare qu’il faut lutter contre le « çalatisme2 ». Également, ça fait plaisir de voir Pierre Foglia s’inscrire en faux contre la « lalaïsation ». Il ne digère vraiment pas. Cette scorie, cette rognure qui tombe de la bouche7, cette grosse verrue linguistique le fait tiquer, avec raison. Il ne s’agit pas d’une faute « ordinaire », anodine, acceptable, quelle que soit la largeur d’esprit9 des auditeurs ou des lecteurs.

Par ailleurs, ce défaut de langue n’a rien à voir avec la beauté de certains termes et expressions de la langue québécoise, fussent-ils considérés comme des erreurs en français normatif. Je pense, par exemple, à la « langue de ses pères », truffée de vieux mots (archaïsmes : les « cléons » des clôtures), poétiques et évocateurs, de Gilles Vigneault; à la langue originale et colorée, qui allie tradition et modernité dans des tournures surprenantes (l’arracheuse de temps), inventives et fleuries, bien qu’énoncées dans la « parlure » typiquement québécoise, du « conteux » Fred Pellerin; ou à celle, crachée raide, crue, directe, dénonciatrice, assassine et criante de vérité de Richard Desjardins, dont les mots (« guidoune, char, dump, slot, vouère, wouère ») et l’accent très très québécois ne correspondent pas très bien au français standard. Rien à voir. Ces auteurs manient la langue en virtuoses de manière à faire voir, comprendre, sentir et réfléchir.

Enfin, je dirais que les « ça l’a » et autres « lalaïsations » et pataquès, ça a pas seulement l’air fou, ça a la chanson. Et ça en dit long sur la pauvreté de la langue des personnes qui en usent et les propagent.


1. Pierre Foglia, dans son COURRIER DU BÉOTIEN, lapresse.ca, 4 octobre 2012.

2. Antoine Robitaille, sur son blogue Mots et maux de la politique, billet « Bravo Durivage », Le Devoir [en ligne], 23 avril 2009, et sur son fil Twitter, 12 mars 2013.

3. Office québécois de la langue française, page Épenthèse et prothèse, exemples à l’appui.

4. Office québécois de la langue française, page Fausses liaisons, où sont décrits, exemples à l’appui, le pataquès, le cuir et le velours.

5. Le journaliste Patrick Leduc se moque du « ça l’a » et du « ça l’en » sur Twitter, le 27 avril 2013.

6. Stéphane Laporte dans lapresse.ca du 6 octobre 2014 à propos du « ça l’a l’air ».

7. Chronique PÉPÈRE LA VIRGULE de Pierre Foglia dans La Presse+ du 10 juillet 2014).

8. La sénatrice Céline Hervieux-Payette « çalatise » sérieusement lors d’un entretien avec Isabelle Richer dans l’émission Sous la loupe, à l’antenne de RDI.

9. Boucar Diouf, l’« autre », l’« étranger », le « parlant français d’ailleurs », relève, avec sa verve coutumière — à la fois humoristique, philosophique et anthropologique — remplie d’affection pour sa terre d’accueil et le français québécois, qu’il y a deux ethnies au Québec : les Çal’as et les Quandqu’ons (émission radiophonique Ma grand-mère disait du 21 décembre 2014 présentée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première).

 

Publié par

Dominique Fortier

Je viens de la terre et je sais que j'y retournerai. Entre-temps, autant profiter de la vie. Des fois travail, des fois lecture, des fois voyages, des fois aquarelle ou peinture, des fois grandes marches, des fois « rien pantoute ». Et là, blogue sur la langue, mais pas seulement... Une fois par mois, je publie également une de mes œuvres en ligne (on peut voir l'ensemble des œuvres que je vends à l'adresse suivante : fineartamerica.com/profiles/dominique-fortier.html).

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