Création du mois ┃Novembre 2013

À la mémoire de ma vieille amie Jeanne
aquarelle-lumiere-du-foyer-artiste-dominique-fortier-2013. Paysage d'hiver avec lampadaires, lune, bonhomme de neige et maison et sapin dans un cercle.

Dominique Fortier
Lumière de la vie et du foyer, 2013
Aquarelle sur papier à grain fin
17,8 x 12,3 cm
Québec (Québec)

Ma belle Jeanne,

Cette année, vous êtes partie, vous nous avez quittés, des expressions qu’on emploie sans ajouter l’ultime et hideux vocable, celui qui cogne, le temps de nous habituer en douceur, peut-être, au sort définitif qui nous attend tous.

Brassens aurait dit que vous avez cassé votre pipe, mais vous ne fumiez pas. Il aurait aussi dit que la faucheuse était passée. Ça, c’aurait été plus vrai dans votre cas, femme enracinée dans son Québec, qui l’a vu grandir et s’affranchir de la religion (mère canayenne-française pas trop catholique à l’époque de la grande noirceur, va!) et de la domination des Anglais (nationaliste en plus, la Jeanne) avec plaisir, au siècle dernier.

D’autres disent aussi qu’on passe l’arme à gauche, mais ça n’était pas votre genre. Bon pour les soldats de tout acabit. Z’étiez antimilitariste. La guerre, c’est des affaires de gros gars, de gros torzos.

Mais à bien y penser, on pourrait dire que vous avez passé l’arme à gauche, au sens figuré, l’amour ayant été votre seule arme, comme dit Brel. Votre seul combat aura été celui d’élever et d’aimer vos enfants plus que vous-même, de soutenir votre famille sans coup férir jusqu’à la fin. Là, z’avez jamais fait défection : lumière de la vie et du foyer.

Une toute petite femme de 5 pieds, forte comme un roc et bonne comme du bon pain, et aimante et accueillante comme pas une, qui aimait sans poser de questions, avant même de savoir ce que vous faisiez dans la vie, sans conditions, pour qui votre présence était le seul cadeau qui comptait vraiment. Le reste n’était que balivernes, politesses, bavasseries inutiles… Vous vous intéressiez au contenu, pas au contenant. Et le vôtre était riche de votre vivacité intellectuelle, de votre curiosité, de vos positions politiques et sociales (pour le mieux-être et l’avancement des femmes et des peu nantis), de votre analyse ultra-fine des événements qui se produisaient, et révélé par une parole intelligente qui ne se lassait pas de décortiquer la et sa vie, de nous éclairer à son sujet.

Vous êtes rendue là d’où l’on ne revient jamais. La mort a éteint votre flamme… petit lumignon de 94 ans, au bout de l’effroyable tempête AVC qui vous aura laissée quelques mois sans voix, la pire chose qui pouvait arriver à une femme de parole. Avec seulement la détresse et la frustration dans vos yeux qui ne disaient plus que ça : « Sortez-moi d’ici, je veux rentrer mourir chez moi, achevez-moi s.v.p. si je ne suis pas pour redevenir comme avant, allumée et brillante ». Votre Seigneur vous a entendue. Il vous a emmenée rejoindre votre René. Mais nous garderons le souvenir de vous, d’un être d’une exceptionnelle qualité humaine, d’un être de lumière.

Je me souviens.

La Dominique