La grand’Bartine

Son vrai nom, c’était Albertine. Albertine Dubreuil, si je me souviens bien. C’était une grande et grosse femme blonde, qui semblait venue directement des pays scandinaves : une walkyrie.

La grand’Bartine était la chanteuse soliste dans le chœur de chant de l’église du village, où mon père chantait également.

village-eglise-bonhomme-de-neige_church-snowman. 2012-A13-aquarelle_watercolour, watercolour, nordic village; village nordique; clôture en perches; clôture de perches; clôture de bois; maisons; houses; artist: Dominique Fortier, Quebec, PhotoDominiqueFortier; signed artwork; oeuvre signée; on paper; sur papierElle avait une voix, mes amis, une voix! d’or, de velours, de chanteuse d’opéra, riche, onctueuse et puissante avec ça.

À la messe de minuit, quand elle entonnait le Minuit, chrétiens (paroles), on aurait pu entendre voler une mouche. Sortant de sa plantureuse poitrine, sa voix, cette voix — comme l’a chanté Gerry Boulet —, s’élevait du jubé pour emplir l’espace de sa sonorité céleste et redescendre nous envelopper de beauté. Elle nous glissait dans les oreilles, ronde, chaude, veloutée, somptueuse, voluptueuse, comme une écharpe de soie glisse délicatement d’une épaule de femme. Les poils nous en levaient sur la peau.

La grand’Bartine ne l’a peut-être jamais réalisé, mais elle nous offrait là un cadeau inestimable : un instant de pur bonheur, intemporel, qui confine au sublime, de félicité païenne parfaite (la jouissance par l’oreille) dans une Église catholique par ailleurs si oppressante.

Je ne sais pas pour les autres, mais en ce qui me concerne, c’était une messe que je ne voulais pas manquer. J’y assistais pour me régaler des chants de Noël de la chorale et pour entendre la grand’Bartine pousser son Minuit, chrétiens.

Si la grand’Bartine avait été un homme, elle aurait été Richard Verreau. Même texture de velours dans la voix. Je ne crois pas qu’il existe d’enregistrement de la grand’Bartine (trop loin et trop creux, le village; trop loins l’époque et les moyens techniques). Mais on peut encore se faire plaisir en écoutant le Grand Richard Verreau.

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La « run »

Y’en a pour qui la « run », c’est aller livrer de la drogue, comme dans le film La run, ou prendre la route pour transporter du bois comme dans Camion, bref, aller de place en place selon un parcours établi pour effectuer des livraisons, quelles qu’elles soient.

Chez nous, en Abitibi, la « run », c’était aller « passer les œufs » par les maisons. On avait nos « pratiques ». On partait en Panel avec papa le samedi matin de bonne heure, et on revenait vers midi. En général, on était deux à faire la run : un de mes frères et moi.

papa-devant-la-maison-en-Abitibi_dad-in-front-of-the-house. Maison de bardeaux en Abitibi dans les années 1950. Shingle house.
Le popa qui faisait la run le samedi matin.

Papa conduisait et faisait office de grand argentier. Il comptait plus vite qu’un ordinateur. Lorsqu’on nous donnait un montant rond, par exemple, pour payer la douzaine d’œufs, on retournait à l’auto et papa nous donnait le change exact à remettre aux clientes. Je dis « clientes » parce que, dans toute ma carrière de « passeuse d’œufs », je n’ai JAMAIS eu affaire à un homme.

grange-Abitibi-Quebec-annees-1950_barn. Showing a kid with a colley and a cat. Enfant avec un chien de berger écossais colley et un chat.
Le poulailler en Abitibi dans les années 1960.

Mais on ne passait pas que des œufs, dans la run. On livrait aussi du poulet, des foies de poulet, des gésiers de poulet. Élevé aux épluchures, svp — ben à la mode à New York ces temps-ci.

Bref, toute la panoplie du parfait petit cultivateur abitibien, courageux comme son père… qui essaie de tirer honnêtement son épingle du jeu en vivant des fruits de sa pauvre terre (terre glaise), en autarcie presque complète et en mettant toute la famille, petits et grands, à l’ouvrage. Et qui tire néanmoins le « yâbe » par la queue toute sa vie, dans l’angoisse de ne pas y arriver.

On n’était pas riches, c’est vrai, mais on rigolait quand même à l’occasion de ces ouvrages de « colons » (si ’pa vivait encore, je n’oserais jamais utiliser ce mot, car pour lui, ce terme était chargé de mépris, infiniment péjoratif, le colon étant aussi un niaiseux [la modestie est parfois prise pour de la bêtise], un imbécile, un rustre, un pas moderne, un mal atriqué, un qui sent la vache. C’était pas un violent, c’était même un très doux, mais lorsqu’il entendait ce mot, il avait envie de frapper.). Ainsi, certaines de nos pratiques nous demandaient le plus sérieusement du monde si nos œufs ou nos poulets étaient frais. Que cé que vous pensez qu’on répondait, hein? Ben oui sont frais nos œufs pis nos poulets. À cette question, on avait toujours notre réponse « piton » (bouton déclanchant la réponse automatique d’usage) : « Ben oui wègnons! ». On était-tu pour dire que nos œufs étaient pas frais pis nos poulets pourris? Ben non wègnons!

Les rats de la campagne pensent avec raison que les rats des villes sont « ben niaiseux » quand ils posent des questions comme ça. Aussi, lorsque je vais au marché et que j’ai envie de demander aux cultivateurs si leur maïs ou leurs fraises sont frais, je me retiens pour pas qu’ils me trouvent complètement demeurée.

 

La p’tite hart

Hart, n. f. : fine branche dégarnie de ses feuilles et employée comme fouet.
https://i1.wp.com/openclipart.org/image/300px/svg_to_png/17424/xeolhades_mouth.png?resize=26%2C19 [prononcé « la p’ti-te hâr » avec un h bien aspiré
et sans le t final]

 Type de branches d'arbuste qui pourrait servir à fabriquer une petite hart devant servir de fouet. Hart rouge/Cornus stolonifera

Quand maman nous menaçait de la p’tite hart, on se poussait. C’est qu’elle était rendue à bout de nerfs et d’arguments, qui consistaient en général à des heures et des heures d’exaspération et d’avertissements de nous tenir tranquilles.

Sa patience, telle une carpette sur laquelle tout le monde s’essuyait les pieds ces jours-là ― des journées erratiques où tout avait commencé généralement par l’annonce, assez tôt le matin, d’une « tempête de marde » (décoder que la journée commençait ben mal et allait être longue et tumultueuse, comme lorsque les animaux sentent la tempête) ―, était usée à la corde. Elle avait atteint ses limites. Elle sortait de ses gonds et allait chercher sa p’tite hart. Aille! ouille ouille ouille! On s’écartait de son chemin. Là, on venait de comprendre.

Voici quelques définitions de ce petit mot frappant, tirées de vieux dictionnaires :
Définition du mot « hart » tirée du « Dictionnaire des canadianismes : nouvelle édition revue et augmentée », de Gaston Dulong, Sillery, Les éditions du Septentrion, 1999.
Définition du mot « hart » tirée du « Glossaire du parler français au Canada », par La société du parler français au Canada, Presses de l'université Laval, Québec, 1968. Réimpression de l'édition publiée en 1930 par l'Action Sociale ltée à Québec.
Définition du mot « hart » tirée du « Dictionnaire général de la langue française au Canada , de Louis-Alexandre Bélisle, Québec, Belisle Éditeur, 1957.
et son étymologie :
Étymologie du mot « hart » tirée du « Dictionnaire étymologique de la langue française » d'Oscar Bloch et Walther von Wartburg, 1re édition « quadrige : 2002 », PUF, 1932.

La p’tite hart constituait l’argument ultime avant le recours à « popa » et à sa main aussi raide et cinglante, sinon plus, qu’une branche de bois. Ces jours-là, personne ne souhaitait se rendre à cette dernière étape, et celles et ceux qui l’ont franchie s’en souviennent encore. Mais pas moi, car j’étais vraiment « pissoune » et je m’arrêtais avant.