Le cordage du bois

Chez nous, en Abitibi, on a chauffé longtemps au bois. Le poêle à bois trônait dans la cuisine, et la fournaise, en cave, chauffait toute la maison. Malgré la fournaise chauffée à blanc ­– j’ai vu maman plusieurs fois descendre les premières marches menant à la cave et lancer un chaudron d’eau sur la poutre rougie, au-dessus de la fournaise, en train de prendre en feu –, la chaleur avait quand même de la misère à se rendre aux confins des chambres en haut par les tuyaux, de sorte qu’en hiver, on y gelait comme des rats. Disons qu’on ne se promenait pas en petites culottes dans la maison. On s’habillait au saut du lit, et on couchait sous des tonnes de couvertures tissées par maman qui nous écrasaient littéralement tant elles étaient lourdes, mais qui nous permettaient de dormir comme des loirs. On dormait vachement bien dans la glacière en haut. Ça conserve sa femme et ça permet de garder, veux veux pas, la tête froide! Il y avait une grosse chaufferette électrique orange-rouge carrée, en bas, mais comme cela coûtait les yeux de la tête à utiliser, papa ne la sortait qu’en cas de froid intolérable et l’installait dans le bord de la cuisine, et il la fermait toujours avant d’aller se coucher.

Je vous l’ai déjà dit, je pense, que le cordage du bois et moi, ça faisait deux? Ah! que j’haïssais ça! Pour m’en confesser. Mais j’avais pas le choix : comme Maria « germainait » d’aplomb, on passait par là, et ça se négociait pas.

Le cordage du bois, ça se faisait à l’automne, en octobre-novembre, si ma mémoire est bonne (peut-être même dès septembre, je sais plus trop). Il faisait vraiment froid, très froid, « frette » en fait. Frette frette frette frette. On se gelait les doigts… brrrrrrr! Les inutiles, c’est-à-dire les plus jeunes, celles et ceux qui n’avaient pas de train ou d’autres tâches à faire, étaient réquisitionnés pour aller corder du bois, après l’école, après la collation et les devoirs (ou peut-être même avant les devoirs) et s’être déchangés, mais avant souper en tout cas. Et comme c’était tard à l’automne, il ne faisait pas seulement frette, mais il faisait noir aussi.

Dans un premier temps, on cordait dans la cave. L’une ou l’un d’entre nous, placé à l’extérieur, apportait des brassées de bois et lançait les morceaux l’un après l’autre dans la cave par la petite fenêtre qui donnait sur le haut du solage. L’autre (ou les autres) prenait le bois sur le tas empilé pêle-mêle — en faisant attention de ne pas recevoir un morceau de bois sur les mains ou ailleurs — et allait le corder dans son coin. Qu’on se trouve à l’extérieur ou à l’intérieur, on gelait; on devait s’habiller chaudement pour corder le bois, même dans la cave, car c’était très humide.

corde-de-bois-sous-appentis_shed-590x393-dominique-fortier; graphisme par Dominique Fortier; cordage du bois, terminologie du cordage du bois, mots, shed, cage, cage de bout de corde, cordage du bois de chauffage dans la shed tous les automnes; langue utilisée en Abitibi vers les années 1960Dans un second temps, on cordait dans la shed. On allumait la lumière de cour, qui était assez loin du gros tas de bois à corder, et on cordait à la lumière jaunasse qui pendait au bout d’un fil électrique, dans la remise. Frette, noir, déprimant, ouache! Et souvent, comme il avait neigé sur le bois, il fallait secouer les morceaux un peu pour en enlever la neige, ou enlever la neige avec nos mitaines avant de prendre notre brassée pour l’apporter dans la shed, endroit humide par excellence. Pas bon pour les rhumatismes, ça, même petits. Ainsi ramassait-on les morceaux un par un pour les empiler en brassée sur notre bras, en équilibre. On transportait celle-ci à l’intérieur et on cordait du mieux qu’on pouvait les morceaux un à un, en plaçant de la croûte dans les interstices, au besoin, pour égaliser la corde. Il me semble qu’on utilisait la croûte aussi, à l’occasion, pour égaliser la cage au bout de la cordée. [On faisait une cage au bout d’une corde lorsqu’il n’y avait pas de mur ou de charpente assez solide pour retenir le poids de tout le bois cordé.]

On partait une cordée sur des bouts de bois placés au sol (pour y déposer, perpendiculairement, les morceaux de bois d’environ 1,5 pi [45,75 cm], je dirais), disposés parallèlement au mur, afin de la monter la plus droite possible. Autrement, à mesure que la corde montait, ça risquait de nous débouler sur la caboche (des fois, ça arrivait pareil, mais jamais pour nous écraser en dessous — on se poussait avant). Et puis aussi, de temps en temps, on redressait la corde en poussant dessus pour la diriger vers le mur ou la rapprocher de la corde précédente (on faisait plusieurs cordes, une en avant de l’autre, de manière à remplir toute la remise avec le bois de chauffage).

Et je ne peux me souvenir d’où cela provient, mais au cordage du bois dans la shed, j’associe le mot « arcanson ». Fouillez-moi pourquoi… mais il y avait de l’arcanson dans cette remise. Je sais pas à quoi cela servait, mais on en trouvait des morceaux déposés sur les traverses de l’armature en bois de l’appentis. Mystère et boule de gomme…

Ma tante Tabac-Croche

Elle était courte su’ pattes (5 pi, 5 pi 1), les jambes croches, menue, tassée, ridée comme une vieille pomme, vieillie par les grossesses à répétition (elle a eu quelque chose comme 18 enfants), l’air d’un gnome rigolard avec le mâche-patates pas de dents — ça coûtait trop cher, dans ce temps-là, les dentiers [mais dans ce temps-ci aussi quand on n’a pas d’argent] — qui avait toujours l’air de sourire en s’écrasant.

C’était une Roger‑Bontemps. S’en faisait avec rien (du moins, il me semblait). Peut-être parce qu’elle était au coton et que sa maternitude avait eu raison de ses aspirations personnelles, si elle en eut jamais. Ou parce qu’elle avait du sang indien [Je sais, je sais, aujourd’hui, on ne dit plus « indien », mais « amérindien ». Correct, là? Je vous parle d’un temps…], je sais pas trop. On a toujours pensé qu’elle avait de l’Indien dans le nez, mais sans avoir de preuves. C’était pas rare, en Abitibi. Et puis elle était grillée à longueur d’année : le teint bistre, basané, et ce, sans jamais s’exposer au soleil. C’est peut-être pour ça, finalement, qu’on pensait qu’elle était Indienne.

Des fois, on allait visiter mes tantes et mes oncles le dimanche — en fait, on faisait juste changer de rang. Quand on arrivait cheuz eux (prononcé che-zeux), c’est-à-dire chez mon oncle Gérard, dans le rang « familial » des St–Pierre, si on veut — le rang du bord de la rivière Bell (je pense, ou était-ce Nottaway?) où maman a grandi, et où trois de mes oncles avaient construit leur maison —, on était toujours accueillis chaleureusement par ma tante, souvent la cigarette au bec.

Elle nous invitait à nous asseoir, nous demandait dans un nuage de fumée si on voulait prendre quelque chose, puis allait s’installer derrière SON comptoir. Là, tout en jasant et en prenant des nouvelles du monde, elle s’en allumait une autre, de cigarette. Et puis une autre, et une autre encore. Elle fumait comme un engin.

papier-a-rouler-le-tabac-zig-zag; ma tante Tabac-Croche s'en servait pour rouler ses cigarettes.Elle roulait ses cigarettes avec une rouleuse à cigarettes et du papier Zig-Zag. Elle s’en roulait d’avance une bonne quantité, mais des fois en manquait, et s’en roulait devant nous à la main. Alors c’est comme ça qu’un de mes frères a commencé à l’appeler ma tante Tabac-Croche. À cause du papier Zig-Zag. C’était plutôt sympa. Et ce surnom lui est resté. Son vrai nom, c’était ma tante Marcelle.

La « run »

Y’en a pour qui la « run », c’est aller livrer de la drogue, comme dans le film La run, ou prendre la route pour transporter du bois comme dans Camion, bref, aller de place en place selon un parcours établi pour effectuer des livraisons, quelles qu’elles soient.

Chez nous, en Abitibi, la « run », c’était aller « passer les œufs » par les maisons. On avait nos « pratiques ». On partait en Panel avec papa le samedi matin de bonne heure, et on revenait vers midi. En général, on était deux à faire la run : un de mes frères et moi.

papa-devant-la-maison-en-Abitibi_dad-in-front-of-the-house. Maison de bardeaux en Abitibi dans les années 1950. Shingle house.
Le popa qui faisait la run le samedi matin.

Papa conduisait et faisait office de grand argentier. Il comptait plus vite qu’un ordinateur. Lorsqu’on nous donnait un montant rond, par exemple, pour payer la douzaine d’œufs, on retournait à l’auto et papa nous donnait le change exact à remettre aux clientes. Je dis « clientes » parce que, dans toute ma carrière de « passeuse d’œufs », je n’ai JAMAIS eu affaire à un homme.

grange-Abitibi-Quebec-annees-1950_barn. Showing a kid with a colley and a cat. Enfant avec un chien de berger écossais colley et un chat.
Le poulailler en Abitibi dans les années 1960.

Mais on ne passait pas que des œufs, dans la run. On livrait aussi du poulet, des foies de poulet, des gésiers de poulet. Élevé aux épluchures, svp — ben à la mode à New York ces temps-ci.

Bref, toute la panoplie du parfait petit cultivateur abitibien, courageux comme son père… qui essaie de tirer honnêtement son épingle du jeu en vivant des fruits de sa pauvre terre (terre glaise), en autarcie presque complète et en mettant toute la famille, petits et grands, à l’ouvrage. Et qui tire néanmoins le « yâbe » par la queue toute sa vie, dans l’angoisse de ne pas y arriver.

On n’était pas riches, c’est vrai, mais on rigolait quand même à l’occasion de ces ouvrages de « colons » (si ’pa vivait encore, je n’oserais jamais utiliser ce mot, car pour lui, ce terme était chargé de mépris, infiniment péjoratif, le colon étant aussi un niaiseux [la modestie est parfois prise pour de la bêtise], un imbécile, un rustre, un pas moderne, un mal atriqué, un qui sent la vache. C’était pas un violent, c’était même un très doux, mais lorsqu’il entendait ce mot, il avait envie de frapper.). Ainsi, certaines de nos pratiques nous demandaient le plus sérieusement du monde si nos œufs ou nos poulets étaient frais. Que cé que vous pensez qu’on répondait, hein? Ben oui sont frais nos œufs pis nos poulets. À cette question, on avait toujours notre réponse « piton » (bouton déclanchant la réponse automatique d’usage) : « Ben oui wègnons! ». On était-tu pour dire que nos œufs étaient pas frais pis nos poulets pourris? Ben non wègnons!

Les rats de la campagne pensent avec raison que les rats des villes sont « ben niaiseux » quand ils posent des questions comme ça. Aussi, lorsque je vais au marché et que j’ai envie de demander aux cultivateurs si leur maïs ou leurs fraises sont frais, je me retiens pour pas qu’ils me trouvent complètement demeurée.