Des bebelles pour Noël

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Dominique Fortier
Bonhomme de neige, 2015
Aquarelle sur papier à grain fin
13 x 18 cm (7 x 5 po)
Québec

A-ha mes petits lutins! Noël commence à vous énarver, je le sais bien. Moé itou, ça s’adonne!

J’ai commencé à faire mes tourtières en fin de semaine, pis là, faut que je commence à faire mes cinq ou six gourmandises au lait Eagle Brand si je veux arriver à temps pour Noël. C’est ben cochon, pis ça te vous fait prendre cinq livres c’est pas long. Mais foin de ces petits problèmes de santé qui nous guettent, bourrons-nous un bon coup! On fera maigre après, quand le corps n’en pourra plus.

Art Prints

Dominique Fortier
Mon beau sapin, 2015
Aquarelle sur papier à grain fin
13 x 18 cm (7 x 5 po)
Québec

Je dis Noël parce que chez nous, c’était à Noël qu’on fêtait en païens, c’est-à-dire qu’on recevait nos cadeaux. Et quand t’es petit, ça te tente pas de recevoir seulement des « Joyeux Noël!, Joyeux Noël! ». Tu veux du concret, du tangible, de la bebelle.

D’ailleurs, la chanson le dit :
Père Noël, père Noël,
Apporte-moé des bebelles…

Mais à finit ben mal :
J’en ai eu, pis j’en veux pus,
Pis fourre-toé-les dans l’c…

Moi je le chantais pour la rime et le rire le dernier bout, mais des bebelles, j’en voulais, moi, môn‑sieur! Une année, oh, j’avais peut-être 11 ou 12 ans, j’ai demandé à maman une machine à boules de gommes. Oui oui, vous avez bien lu. Une machine à boules de gommes qui coûtait pas trop cher, mais qui valait une fortune à mes yeux (et certainement aux yeux de maman, qui gérait le rien familial). Faut-tu être privée de cochonneries préfabriquées/usinée en plastique pour demander ça à Noël? Ben oui, des cochonneries, que voulez-vous, chez nous, y en avait pas, c’est comme ça! Alors le seul moment où moman (homonyme/homophone en québécois hi! hi!) se laissait infléchir, c’était à Noël. J’ai bien dû m’amuser un gros trois heures avec ma cochonnerie, mais elle a pris le bord pas longtemps après. La bebelle, ça dure jamais. C’est rien que l’espoir fou de s’évader un peu de la grisaille et de la « rigueur » du quotidien. (M. Couillard n’a rien inventé : dans les régions, ça fait longtemps que l’austérité sévit! On appelle ça du dépouillement, de la pauvreté, de l’indigence, de la privation, bref, de la simplicité involontaire.)

En fait, si je voulais tant de la bebelle, à Noël, c’était parce que je commençais à être tannée des cadeaux que maman nous confectionnait.

En effet, comme maman faisait tout de ses mains (régime autarcique et système D), y compris le tricot (elle tricotait des gilets de laine d’habitant marimaxime à tous mes beaufs en cadeau – méchante job! – et eux étaient fous comme de la marde de recevoir ça), la couture, le crochet, la confiture, les bonbons (tire de la Sainte-Catherine), alors du linge et du manger (papa était cultivateur – veaux, vaches, cochons, couvées, name it), on en avait en masse.

mary-maxim-gilet-fuchsia-et-gris-Kaleidoscope-Jacket-Pattern; patron; pattern; femme; woman; sweater; cardigan; long sleeves; arts and crafts; knitting; tricot; artisanat; années 1950; 1950s; Canada; Québec; Abitibi
Gilet de ce type fuchsia et gris reçu par une de mes sœurs aînées et dont j’avais hérité.

Et puisque maman nous cousait et nous tricotait des vêtements pour toutes les saisons et qu’elle en offrait en cadeaux à Noël, moi je considérais pas ça comme des vrais cadeaux. Pis en plus, quand t’es l’une des plus jeunes dans une trâlée de filles, t’hérites des vêtements des grandes. Alors tu sais (pas folle, la guêpe) que ceux qu’elles reçoivent (tout le monde était ravi des œuvres laineuses de maman) vont te revenir un de ces jours.

J’aurais voulu du linge acheté au magasin, « industriel », du vrai neuf, pas du vieux neuf ou du neuf artisanal, du fait main. Pour moi, artisanal et fait main signifiaient « pas riche riche, patenté, récupéré, tellement trop original et différent des autres ». Je voulais pas être différente des autres (au yâbe l’écologie).

Ça fait que du beau p’tit linge swell commandé su Sear (= chez Sears), on n’y pensait même pas : coûtait trop cher. Alors c’est pour ça que j’ai tant rêvé de bebelles « abordables » commandées dans le catalogue Sears. Je pensais que ça, au moins, maman pourrait me l’offrir. Et comme de fait…

Ça m’a prouvé une chose, c’est que maman, comme toutes les mères, très consciente de notre condition, essayait de nous faire plaisir et faisait tout pour que nous ne nous sentions pas trop misérables, impécunieux, parias, au risque de s’adonner, elle aussi, à une consommation dictée par le « rêve de bonheur et de plaisir », innocent (comprendre « sot, imbécile ») d’une enfant. Elle s’est désâmée toute sa vie pour nous procurer le nécessaire et pour élever une famille de dix enfants avec les faibles moyens que rapportaient les travaux de la ferme sur la terre infertile de l’Abitibi. Elle y est parvenue grâce à son incroyable énergie vitale (ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe…), à son imagination fertile, à sa force de travail incommensurable, à son endurance à toute épreuve et à sa tête de cochon légendaire.

Mais je suis le produit de la société dans laquelle j’ai grandi. C’était l’après-guerre et nous venions d’entrer, sans le savoir, dans une ère de consommation débridée qui allait nous mener au bord de l’abîme écologique dont la Conférence de Paris (COP 21) nous brosse le sombre tableau — pour que des chefs d’État bougent et se commettent, ça prend un sérieux danger… Et je constate moi-même qu’aujourd’hui, il est grand temps de se calmer les envies de bebelles.

Sur ce, joyeux Noël tout le monde!

La bénédiction paternelle

Nom de l'image - La bénédiction du jour de l'An Auteur - Edmond-Joseph Massicotte Source - Musée national des Beaux-Arts du Québec Année - 1912; photolithographie avec rehaut à l'aquarelle; French Canadian artist XXe siècle, century.
« La bénédiction du jour de l’An », 1912. Par Edmond-Joseph Massicotte. Musée virtuel du Canada.

Le matin du jour de l’An, papa (prononcer « po-pa » ou « pâ-pâ ») nous donnait la bénédiction. C’est ma sœur aînée qui la lui demandait. On était tous réunis dans la cuisine  et on se mettait à genoux.

la-benediction-paternelle-henri-julien-canadian-illustrated-news-1880. French Canadian artist XIXth century 19e siècle. Quebec. Québec
« La bénédiction du jour de l’An », 1880. Par Henri Julien. Publié dans le « Canadian Illustrated News ».

C’était un moment solennel, et moi, j’avais le motton toutes les fois. J’osais pas regarder les autres parce que les larmes me montaient aux yeux, et j’avais des sanglots gros comme ça dans la gorge. Je me trouvais ridicule d’avoir rien qu’envie de brailler. Mais les autres — on était dix enfants — étaient pas mal tous comme moi, finalement.

benediction-paternelle-auteur-inconnu. Interior of a French Canadian (Quebec) old house at New Year. XIXth century; intérieur, maison québécoise, Québec; croix; cross; christ frame; cadre avec Jésus. Catholic Religion. Religion catholique.
« La bénédiction paternelle », ?. Auteur inconnu.

Quand papa avait fini son laïus — ça ne durait pas trop longtemps, peut-être trois ou cinq minutes —, on se relevait et on se souhaitait la bonne année en riant un peu jaune, l’émotion encore plein le corps. Pour chasser cette gêne, on virait ça en farce en se répétant les traditionnels souhaits du jour de l’An populaires et comiques :

« Bonne année, grand nez
Pareillement, grand’ dents
Que le bon Dieu vous bénisse, grand’ cuisses
À l’année prochaine, grand’ ch… (ça se pense,
ça se dit entre intimes, mais ça s’écrit pas). »

Plus je vieillissais, plus je trouvais cette tradition dure à supporter. Ça me chavirait trop. Trop sérieux. Trop solennel. Trop triste. Et on était tous en train de « débarquer de » la religion catholique.

Aussi ai-je été bien contente lorsque la tradition a pris fin. Une année, ma sœur ne s’est plus approchée pour demander la bénédiction, et ç’a fini là. Je devais avoir environ 14 ans.

Et nous voici déjà en 2015. Alors, allez! Bonne année, grands nez!


Chanson La bénédiction
Composée par Albert Larrieu et interprétée par Armand Duprat :

Paroles de la chanson La bénédiction
Tiré d’un livre de La bonne chanson
Paroles et musique : Albert Larrieu
Interprétation : Armand Duprat, 1928

C’est le jour de l’An, la famille entière
Au pied de la croix, s’est mise à genoux!
Le père se lève après la prière,
Voici ce qu’il dit d’un air grave et doux :
Sang de mon sang, fils de ma race,
Aujourd’hui, groupés sous mon toit,
De vos anciens suivez la trace,
Demeurez gardiens de la Foi!
Sachez conserver les usages
Légués jadis par nos aïeux!
Gardez surtout notre langage,
Notre parler mélodieux!
Du Canada, terre chérie
Soyez tous les fiers défenseurs!
Si l’on attaque la Patrie
Dressez-vous contre l’agresseur!
Mon front s’incline vers la terre
Mes pauvres jours sont bien finis!
Pensez à moi dans vos prières,
Allez, enfants! Je vous bénis!

Autre chanson sur le même thème
La bénédiction paternelle
Paroles : E. Laflèche
Musique : O. O’Brien
– 1 –
Préférant d’abord la tâche hardie
Nos pères toujours furent conquérants
Le premier venait de la Normandie
Commencer ici les gestes de Francs.
Son père au départ, lui laissa ce gage :
Pour que tes enfants soient bénis des cieux
Au premier de l’An garde notre usage
Tu les béniras comme les aïeux.
– 2 –
Il vint s’établir et sema la terre
Son premier foyer comptait un bambin
Or, au jour de l’An, la petite mère
Mène à son époux le blond chérubin.
Fier dans son amour que la joie inonde
Grave il se leva des pleurs dans les yeux
Et posant la main sur sa tête blonde
Oui, je te bénis comme les aïeux.
– 3 –
Les siècles ont vu s’égrener la chaîne
De tous nos aïeux, ces fiers bûcherons
Leur hache abattait l’érable et le chêne
Et leur main semait le grain des moissons
Mais au jour de l’An, quand pointait l’aurore
Sur tous ses enfants se pressant nombreux
La main de l’aïeul se levait encore
Et les bénissait comme les aïeux.
– 4 –
Sur notre pays vint fondre l’épreuve
Mais le ciel veillait aux plus sombres jours
Sa grâce a coulé comme le grand fleuve…
Et le petit peuple a grandi toujours.
Pour le garder fort contre tout orage
Pour que ses enfants soient bénis des cieux
Au premier de l’An, gardons notre usage
Et bénissons-les comme les aïeux!

La bénédiction du jour de l’An :
Conte du temps des Fêtes
par Gilles Gosselin [finit un peu en queue de poisson,
mais c’est touchant].


Sources
Consultées le 30 décembre 2014.

Photolithographie d’Edmond-Joseph Massicotte : Musée virtuel du Canada.

Dessin d’Henri Julien : Diane Joly. Art, histoire et patrimoine [en ligne].

Paroles de la seconde chanson : La bénédiction paternelle, Chez Muse [en ligne].

Enregistrement sonore de la chanson La bénédiction du jour de l’An d’Albert Larrieu, interprétée par Armand Duprat, 1928 : Bibliothèque et Archives Canada. Le gramophone virtuel : enregistrements historiques canadiens,

En complément
À propos d’Albert Larrieu