Tranche de vie : Denis en deux temps

[Denis, c’est mon ex-beauf qui a cassé sa pipe dernièrement. Son décès m’a ramenée loin en arrière, à des époques de ma vie où il a joué un rôle important, où il a été là pour moi, gratis. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu de ses nouvelles. Et je repense à lui avec infiniment de gratitude, de tendresse et d’amitié.]

Photography Prints
Voici le genre de maison que Denis affectionnait : la canadienne avec une chaise berçante dedans.

 

Mon chemin a croisé de manière significative celui de Denis à deux reprises.

La première fois, c’était vers 1972‑1973, alors que je revenais d’Europe. Il m’a accueillie chez lui dans son tout petit appart à Montréal. Je voulais m’établir dans la grande ville pour essayer d’y gagner ma vie. Je n’ai pas eu de chance côté boulot, mais beaucoup côté humain. Lorsque nous rentrions du travail (Denis à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec et moi dans un fitness center de marde), on se patentait un petit souper à n’importe quoi et on partait faire un tour dans sa rutilante voiture sport rouge, camaraderie, insouciance et rigolade à la clé. C’était bon, et ce sont pour moi des souvenirs indélébiles, rafraîchissants et heureux!

La seconde fois, c’était vers 1988‑1989, alors que j’essayais (encore une fois) de me faire une vie de travail, cette fois dans l’Outaouais. Il m’a accueillie de nouveau, cette fois dans sa maison de Buckingham. Il était infirmier et moi je venais de commencer mon emploi au Musée canadien des civilisations. On travaillait tous les deux de jour, et le soir, Denis avait toutes sortes d’activités à l’extérieur. J’avais sa maison pour moi toute seule et j’en profitais pour prendre d’interminables bains chauds à l’eau de rose pour calmer mon angoisse et mon stress et préparer mes réunions du lendemain — dicos et papiers sur une chaise à côté du bain — qui se déroulaient en anglais (que c’était loin l’anglais du secondaire, maudite marde, je comprenais rien (ben ben stressant!)… J’en ai pédalé un méchant coup à cette époque-là.

Photography Prints

Je trouve que cette aquarelle représente très bien Denis : un humain comme un autre, mais de très grande qualité à mes yeux.

 

Là encore, Denis s’est montré charmant et aimable comme à son habitude. Et de temps en temps, quand le hasard faisait qu’on prenait un repas ensemble, on avait ben du fun. Denis mangeait ben canayen français pis ben gras : de la tourtière servie avec des patates pilées et de la gravy (la totale), pis de la tarte au sucre par-dessus le marché. On jasait tranquillement de choses et d’autres, à bâtons rompus, en rigolant toujours. Seulement ça. À d’autres occasions, on chassait le nid de guêpes dans le tambour ou on installait les chaises dans le jardin au printemps. Juste de m’en souvenir me fait sourire, et je me rappelle combien tout ça m’a fait du bien, combien il m’a fait du bien (sans même s’en rendre compte, j’en suis sûre).

Aussi je pense que sa demeure ultime, ce n’est pas le ciel ni l’enfer ni le purgatoire (et autres balivernes du genre auxquelles il ne croyait pas), mais bien plutôt le cœur de celles et de ceux qui l’ont aimé et qui le garderont à jamais en eux. Adieu Denis!

Awignahan-han, c’est l’temps du jour de l’An

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Dominique Fortier
Dans nos vieilles maisons / In Our Old Houses, 2013
Aquarelle sur papier à grain fin
18 x 13 cm (7 x 5 po)
Québec

Awignahan-han, c’est l’temps du jour de l’An.
Dans nos vieilles maisons, ça s’passait d’même.
Ça s’passait d’même dans nos vieilles maisons.

Pour cette nouvelle année 2016, je vous offre une chanson dont Oscar Thiffault a composé les paroles et la musique en 1954, Le rapide Blanc, et dont artv a capté une prestation.

Cette chanson en est plutôt une de chantiers que du jour de l’An, mais elle va bien au jour de l’An à cause du awignahan-han et du violon, et aussi parce que c’est une chanson à répondre. Dans les rencontres du temps des Fêtes, les gens chantaient ensemble. C’était leur manière de lâcher leur fou tout en prenant un p’tit coup. Pour un instant, la vie paraissait moins dure.

Puis chez nous, comme papa était chantre à l’église, il aimait beaucoup tout ce répertoire de chansons canadiennes qui jouaient à la radio dans le temps des Fêtes. Et après, j’en ai déjà parlé, bien après qu’on a eu été grands, il a toujours continué à écouter La soirée canadienne… jusqu’à ce que l’émission cesse d’être diffusée.

Les paroles suivent la vidéo :

Le violon à la ligne Ahhhh, je voudrais madame, à partir du deuxième couplet, me rend malade de bonheur, si ça se peut, être malade de bonheur. Et puis léviter aussi, dans la même logique… Ça te vous a un petit fond de cajin, ça, monsieur!

Le rapide Blanc
Paroles et musique : Oscar Thiffault, 1954

Y va frapper à la porte awignahan-han, awignahan-han
La bonne femme y’a demandé
Ce qu’il voulait-ait, ce qu’il souhaitait-ait
Ahhhh, je voudrais madame
J’voudrais bien entrer

Ah ben! à dit : entrez donc ben hardiment
Mon mari est au rapide Blanc
Y a des hommes de rien qui rentrent pis qui rentrent
Y a des hommes de rien qui rentrent pis ça m’fait rien
Y a des hommes de rien qui rentrent pis qui rentrent
Y a des hommes de rien qui rentrent pis ça m’fait rien

Après qu’il a eu entré awignahan-han, awignahan-han
La bonne femme y’a demandé
Ce qu’il voulait-ait, ce qu’il souhaitait-ait
Ahhhh, je voudrais madame
J’voudrais bien m’chauffer

Ah ben! à dit : chauffe-toé donc ben hardiment
Mon mari est au rapide Blanc
Y a des hommes de rien qui s’chauffent pis qui s’chauffent
Y a des hommes de rien qui s’chauffent pis ça m’fait rien
Y a des hommes de rien qui s’chauffent pis qui s’chauffent
Y a des hommes de rien qui s’chauffent pis ça m’fait rien

Après qu’il s’est eu chauffé awignahan-han, awignahan-han
La bonne femme y’a demandé
Ce qu’il voulait-ait, ce qu’il souhaitait-ait
Ahhhh, je voudrais madame
J’voudrais bien m’coucher

Ah ben! à dit : couche-toé donc ben hardiment
Mon mari est au rapide Blanc
Y a des hommes de rien qui s’couchent pis qui couchent
Y a des hommes de rien qui s’couchent pis ça m’fait rien
Y a des hommes de rien qui s’couchent pis qui couchent
Y a des hommes de rien qui s’couchent pis ça m’fait rien

Après qu’il s’est eu couché awignahan-han, awignahan-han
La bonne femme y’a demandé
Ce qu’il voulait-ait, ce qu’il souhaitait-ait
Ahhhh, je voudrais madame
J’voudrais bien vous embrasser

Ah ben! à dit : embrasse-moé donc ben hardiment
Mon mari est au rapide Blanc
Y a des hommes de rien qui m’embrassent, qui m’embrassent
Y a des hommes de rien qui m’embrassent pis ça m’fait rien
Y a des hommes de rien qui m’embrassent, qui m’embrassent
Y a des hommes de rien qui m’embrassent pis ça m’fait rien

Après qu’il l’a eu embrassée awignahan-han, awignahan-han
La bonne femme y’a demandé
Ce qu’il voulait-ait, ce qu’il souhaitait-ait
Ahhhh, je voudrais madame
J’voudrais bien m’en aller

Ah ben! à dit : sacre ton camp ben hardiment
Mon mari est au rapide Blanc
Y a des hommes de rien qui s’en vont pis qui s’en vont
Y a des hommes de rien qui s’en vont pis qui font rien
Y a des hommes de rien qui s’en vont pis qui s’en vont
Y a des hommes de rien qui s’en vont pis qui m’font rien

Et puis je n’ai pas pu résister. C’est trop beau. Pour celles et ceux qui voudraient chanter sans boire, ou boire en chantant, voici une interprétation à l’accordéon tout simplement irrésistible.

Bonne année grands nez… Je vous en souhaite une bonne et heureuse! La santé et le paradis à la fin de vos jours… mais mourez pas c’t’année, o.k.?

 

 

 

 

 

Dans nos vieilles maisons

À Grégoire, qui a gardé son cœur d’enfant.
aquarelle-chaise-bercante-artiste-dominique-fortier-watercolor. Chaise berçante sur un tapis tressé dans une vieille maison québécoise - vieux poêle à bois, portes doubres, bombe bouilloire - décorations de Noël dans le temps des Fêtes, ange et sapin et canne en bonbon et lumières et boules. Rocking chair on a braided rug in an old French Canadian house, with a wood stove during Christmas time.

Dominique Fortier
Dans nos vieilles maisons, 2013
Aquarelle sur papier à grain fin
18 x 12 cm
SPI
Le titre de l’aquarelle que vous voyez m’est venu de la chanson Dans nos vieilles maisons, interprétée par Muriel Millard, du temps de l’émission Soirée canadienne (dans les années 1960), que mon père écoutait religieusement toutes les semaines et qui se fâchait parce qu’on se moquait de lui.

Voici d’abord l’interprétation par Muriel Millard, l’originale et classique (accompagnée des paroles), suivie de celle qu’en a faite le groupe La Bottine Souriante sur le disque La Mistrine (1994), que j’adore pour son adaptation moderne, son entrain, les cuivres et la voix sans pareille d’Yves Lambert. Remarquez la croix noire (la croix de tempérance) dans les deux vidéos. Elles étaient partout dans « les bonnes maisons canadiennes ».

La Bottine Souriante sur le disque La Mistrine (1994)

Et comme j’étais en train de terminer mon aquarelle dont la figure centrale est la chaise berçante, on a annoncé le décès de Frédéric Back. Puis on a montré des extraits de Crac!, son film d’animation qui porte sur une chaise berçante et ce qu’il advient d’elle au fil du temps. Me sont revenus toutes sortes de souvenirs de coutumes et d’objets anciens liés à la société québécoise et à ses vieilles maisons. Le thème est si proche de ce que je voulais illustrer (le brio de Frédéric Back en moins) que je n’ai pas pu résister au plaisir de l’intégrer à mon billet de fin d’année. En hommage donc à ce créateur immense qui a aimé le Québec comme s’il y était né, et surtout qui a su en percevoir et en décrire l’âme de manière si juste et si poétique. Adieu monsieur Back, vous allez nous manquer.

PAROLES (Muriel Millard) :
Si vous voyagez un brin du côté de Saint-Quentin
Dites bonjour à mes parents qui habitent le cinquième rang.
Vous pouvez pas les manquer, prenez le chemin pas pavé
Près de la maison vous verrez, y’a une croix qu’on a plantée.
En vous voyant arriver, maman ôtera son tablier
Et dira : « Mais entrez donc, passez donc dans le salon ».
Les planchers tout frais cirés qu’on ose à peine marcher
Un bouquet de fleurs des champs embaume l’appartement.
Que c’est charmant chez nos parents
Ce que ça sent bon dans nos vieilles maisons.

Sitôt que vous serez entrés, il faudra vous dégreiller [sic]
On vous garde pour le souper, car ce soir y’a une veillée
On vide la chambre des garçons, roule le tapis du salon
Heureux, le père tire une bouffée en attendant les invités.
Les voisins arrivent gaiement avec leur douzaine d’enfants.
On monte en-haut les coucher, cinq par lit, on est tassés.
Quand ils sont tous endormis, on ferme la porte sans bruit
On descend le cœur joyeux en entendant les violoneux.
Ah! ce que c’est gai dans nos veillées
Ce que ça sent bon dans nos vieilles maisons.

Pour ceux qui prennent un petit coup, papa sort son caribou
Quand on est bien réchauffés, on s’invite pour danser
Ti-Jean avec Joséphine, le grand Jos et Caroline
Thérèse avec Poléon et puis les maîtres de la maison.
Les violons sont accordés, les musiciens tapent du pied
C’est Nésime (Titine) qui va câler le premier set de la veillée.
Swinger là sur ce plancher-là, les gigueux sont un peu là
Thérèse qui étouffait est allé ôter son corset
Dansons gaiement, c’est le bon temps
Du rigodon dans nos vieilles maisons.

Et pis c’est le temps du réveillon, la mère a fait des cretons
Du ragoût de pattes de cochons, des tourtières, du jambon
Pour dessert, y’a sur la table, notre bon sirop d’érable
Des beignes, de la crème d’habitant,
Les ceintures changent de cran.

Après avoir trop mangé qu’on peut à peine souffler
Des histoires on va conter : rire ça fait digérer
Déjà cinq heures du matin, la veillée tire à sa fin
On réveille les enfants, on s’dit : « Au revoir » en baîllant
Au Canada, ça s’passe comme ça
La vie a du bon, dans nos vieilles maisons.

C’est la tradition dans nos vieilles maisons.
(Excusez-la!)
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Sources :
Vidéo et paroles de Muriel Millard tirées de YouTube :
http://www.youtube.com/watch?v=Fort1F642-s&html5=1
Site de La Bottine Souriante pour la discographie : http://www.bottinesouriante.com/discogaphie-2683-fr.html
Site de Frédéric Back :
http://www.fredericback.com/cineaste/filmographie/crac/media_synopsis_V_1237.fr.shtml