Se licher

Art PrintsDominique Fortier
Laisser sa trace / Leave a Trace
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South Padre Island

Arrangez ça comme vous voulez, on laisse sa trace avec sa langue! ;-)))

(Mis à jour le 10 juillet 2016)

Se licher, v. pr.

Se licher (employé à la forme pronominale et absolument), chez nous, ça voulait dire « s’en passer, devoir s’arranger tout seul ». Comme dans :

L’autre jour, je t’ai proposé d’acheter un petit ensemble très joli et pas cher pas cher, qui t’aurait bien fait, pour aller à l’école. Mais ça te tentait pas de l’essayer (tu voulais pas gâcher tes vacances, que t’as dit). Ben! astheure que t’es prête à t’occuper de ça, moé, j’ai pus l’temps. Liche-toé!

Je vous donne l’entrée Licher du Glossaire du parler français au Canada* pour vous montrer les différentes acceptions du terme. Le texte surligné en bleu décrit exactement la manière dont nous utilisions cette expression à la maison, soit se licher à la forme pronominale et employé absolument, c’est à dire sans complément d’objet direct (ex. : se licher la patte). Mais il n’est fait ici aucune mention du sens que nous donnions à ce terme, soit « s’en passer ». La partie surlignée en orange montre les régions de France d’où cette prononciation ou ces sens nous sont venus.

Licher (liʃé) v. tr.
1° Lécher.
Vieux français – M. s. [même signification ou prononciation]
Dialecte – M. s., Anjou, Berry, Bourgogne, Maine,
Nivernais, Orléanais, Picardie, Saintonge, Touraine.
Français – Licher (trivial) = lécher.
Canadien – Licher a été relevé au Détroit, par le
Potier, en 1744. – On liche toujours son veau=
on aime toujours ses œuvres.
2° Lisser. Ex. : II passe son temps à se
licher les cheveux = à lisser ses cheveux. –
II a les cheveux lichés = lissés.
Se licher la palette, se licher la patte,
se licher (absolt) = aller au diable, aux cinq
cents diables. Ex. : S’il n’est pas content, il se
lichera la palette, c’est bon pour lui! =
il ira au diable… – Tu ne veux pas de ce
plat, eh bien! liche-toé = va au diable. –
Tu n’en as pas voulu quand je t’en ai offert,
eh bien! liche-toi la patte maintenant = va
au diable maintenant.
4° Voler, se faire donner. Ex. : En pas­
sant près du tiroir à argent, il lui a liché deux
piastres = il lui a volé… – Par de belles
paroles, il a réussi à lui licher dix piastres =
à se faire donner…
5° Chercher à obtenir en flattant. Ex. :
Licher une place = chercher, en flattant, à
obtenir un emploi. (p. 423)

J’ai trouvé une autre occurrence de se licher (à la forme pronominale et employé absolument, comme nous le disions à la maison) dans le Bélisle** (Dictionnaire de la langue française au Canada). Ça se lit comme suit :

« Licher [symbole de la fleur de lys = indique les canadianismes/[québécismes] populaires, et autres termes, définitions ou acceptions que ne donnent pas les dictionnaires d’origine européenne les plus employés au Canada, ou que la langue académique [sic] ne reconnaît pas en France] v. pr. Se licher, aller au diable : tu n’as pas voulu de ce plat, eh bien! liche-­toi, à présent, va au diable. » (p. 707)

La signification « va au diable » était peut-être implicite, mais elle ne m’est jamais venue à l’esprit en l’entendant ou en la disant. Le seul à donner vraiment le sens de « s’en passer », comme on l’employait chez nous, c’est Dulong***, dans son Dictionnaire des canadianismes. Voici comment il présente l’affaire :

« Lécher, Licher v. tr. et pr. 1. Lécher ou licher la micouenne, la mouvette, la palette : déguster la tire d’érable en utilisant une spatule de bois. 2. Fig. Se lécher ou licher la patte : se passer de quelque chose. [+++ = employé partout au Québec] » (p. 301)

Je n’avais jamais entendu ni lu l’expression se licher la patte (verbe pronominal transitif) avant. Pas connu ni utilisé à la maison chez nous en Abitibi, ça.

Donc, en résumé, ça prend plusieurs dictionnaires et beaucoup de persévérance pour dresser le portrait d’une langue et d’un peuple à travers elle. Surtout quand on se fait dire depuis des lunes qu’on parle mal. ;-)) Il faut croire à la beauté et à la justesse d’un parler populaire/régional pour le consigner. Une chance que certains l’ont fait pour le Québec. À cet égard, le Glossaire du parler français au Canada est une merveille, car il établit la filiation des mots, les faisant remonter jusqu’à leur origine dans les différents parlers régionaux de France d’où sont venus nos ancêtres respectifs. Fabuleux ouvrage de référence, je vous dis!

De voir nos mots dans les dicos, dans nos dicos, légitime la parole de nos aïeux et, par conséquent, notre existence même, parce que la parole nous construit, nous définit, nous différencie. On n’est pas rien parce qu’on ne s’exprime pas « la yeule en cul de poule ». La langue, ç’a non seulement le droit d’avoir une couleur, mais c’est encore plus beau quand ça en a une, de couleur.

Sur ce, je vous laisse. Amen! mes culottes sont pleines!


Sources :
* LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA. Glossaire du parler français au Canada, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968, 709 p.

** BÉLISLE, Louis-Alexandre. Dictionnaire général de la langue française au Canada, Québec, Bélisle Éditeur, 1957, 1390 pages. Illustré.

*** DULONG, Gaston. Dictionnaire des canadianismes, nouvelle édition revue et augmentée, Sillery (Québec), Les éditions du Septentrion, 1999, 549 p.

Débrêlé, ée

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Dominique Fortier
Mode automnale 🎃 Fall Fashion
[Aurait pu s’appeler Épouvantail débrêlé]
(C’est un pléonasme, hein? C’est un pléonasme.)
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Québec (Québec)

À la demande presque générale (deux sur six-sept abonnés [hi! hi! hi!]), voici un article avec « pas de langue de bois » sur un mot qui m’intéresse.
Débrêlé, ée adjectif
⚓️Prononciation : dé-brê-lé
⚓️Étymologie populaire : du fin fond de mon enfance
⚓️Étymologie : Pour débraillé (dont le sens me semble le plus près de débrêlé), voici ce que le Bloch von Vartburg[1] donne comme étymologie :
Débrailler v.
Usuel surtout au participe passé, 1549 (sous la forme
desbraillé). Dérivé de l’ancien français braiel « ceinture », d’où brail, chez Froissart, dérivé lui-même de braie; débraillé signifie proprement « dont la ceinture qui retient les braies est dénouée ». [d’où le rapprochement avec l’exemple du Glossaire : Pourquoi ne mets-tu pas des bretelles? tu as toujours l’air débrélé = ta tenue a toujours l’air négligée.]
⚓️Signification : Débraillé, déboutonné, dont la tenue est négligée, dont les vêtements sont défaits
⚓️Synonymes : 🎭 débraillé, 🎭 déboutonné

Les mots que j’aime le plus sont, souvent, ceux qui ne figurent dans aucun dictionnaire de langue moderne. Ils me viennent de l’enfance, l’école et la télé n’ayant pas encore eu le temps de nous « normaliser ». Ils sont en grande partie de l’oralité, de la filiation paternelle (côté papa, c’était la belle élocution rurale de la Beauce ou de Dorchester doublée d’une lignée de maîtresses d’école sages, obéissantes, retenues et un peu classes) ou maternelle (côté maman, verbo-motrice carabinée non instruite, un peu impolie, un peu délinquante, très décidée et intelligente comme un singe : a tout appris seule).

J’aime la langue des vieux, des vieux mots, des vieux dictionnaires — parce que, faut pas croire qu’ils sortent de nulle part, les mots qu’on a appris à dire au berceau. Non, faut pas croire.

Voilà ce que j’ai trouvé au sujet de « débrêlé ». Pour moi, c’est le Glossaire du parler français au Canada[2] qui donne la définition la plus juste de l’emploi que nous en faisions à la maison :
Débrêlé, ée (debrelé) adj.
Débraillé, déboutonné, dont la tenue est négligée, dont les vêtements sont défaits.
Ex. : Pourquoi ne mets-tu pas des bretelles? tu as toujours l’air débrélé = ta tenue a toujours l’air négligée.
Dial. – Débrélé = dont les habits ne tiennent plus, ont été tiraillés, en Anjou [chez nous, c’était comme ça, sauf pour la prononciation; on disait « débrêlé »]; se débréler = se déculotter, en Normandie [chez nous, on n’employait pas le mot « débrêlé » dans ce sens].

Le Dulong[3] mentionne sensiblement la même chose, sauf qu’il introduit la notion de « débrêlage » dans le vêtement :
Débrélé, ée adj.
En piteux état, en parlant d’un vêtement et aussi de la personne qui porte ce vêtement, débraillé.
Ex : Ne va pas faire tes courses débrélé comme ça, habille-toi autrement! (Lanaudière)

Pour nous autres, en Abitibi, on ne parlait jamais d’un vêtement, mais bien d’une personne. Par exemple, on disait : « T’es donc ben débrêlée à matin! », mais jamais : « Ta robe est donc ben débrêlée ».

On parlait souvent des filles ainsi, moins des garçons, probablement parce que les filles, ça DOIT toujours être tirées à quatre épingles, être coquettes (ça, c’est mon petit côté sociologue, ou « psychologue à cinq cennes »).

Ça fa que, quand vous sortez, les filles, habillez-vous comme du monde. Vous allez mal paraître si vous êtes débrêlées (sous-entendu : Vous pognerez pas pantoute!).

Si vous connaissez ce mot, que vous l’avez déjà entendu et dit, faites-le-moi savoir. J’aimerais enrichir ma collection de « provenances ». ;‑))


[1] BLOCH, Oscar, et Walther VON WARTBURG, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF (1932), 1re édition « quadrige », 2002, 682 p.
[2] LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA. Glossaire du parler français au Canada, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968, 709 p.
[3] DULONG, Gaston. Dictionnaire des canadianismes, nouvelle édition revue et augmentée, Sillery (Québec), Les éditions du Septentrion, 1999, 549 p.

Maman conduit la Panel

Notre voiture en abitibi : la panel, ou panel-c1970-photo-dominique-fortier-senneterre
La Panel, notre voiture en Abitibi

Note : Vous trouverez un équivalent en « français de France » des mots québécois entre guillemets dans le présent lexique.

La Panel, c’était notre « char », vers les années 1970. C’était presque un char d’assaut, en fait : passait partout mais ben inconfortable, et en plus « frette » en hiver. Ou alors un gros bateau (ça tanguait ça, monsieur, ou-la-la!). Les shocks (lire amortisseurs et prononcer tcho-que)  « valaient pas cinq “cennes” » là-dessus, pis dans les chemins de terre ou de « gravelle », ça valdinguait solide.

Généralement, c’est papa qui conduisait. Mais pour aller au « magasin » (lire épicerie) ou acheter du tissu chez madame Frigon (elle cousait [à la machine ou à la main] pratiquement tout ce qui pouvait se coudre dans la maison, des courtepointes à nos vêtements), bref pour faire ses propres petites « commissions », maman la conduisait. Et comment!

Vous auriez dû la voir au volant. Ah! ça valait cent « piasses »! Une tit’ femme de 110 lb (4,5 kg) tout habillée et de 5 pi 1 po (1,55 m) de haut assise au bord de la grande banquette en « cuirette » frette en hiver cramponnée au volant du mastodonte. Il faut dire que les sièges baquets n’avaient pas encore fait leur apparition à cette époque, et que la banquette était tout d’une pièce, ne s’ajustait que d’avant en arrière et était conçue de toute évidence pour une conduite et des jambes « d’homme ». Alors pour atteindre les pédales, maman s’accrochait au volant, se collant la poitrine dessus, les fesses reposant — si peu — sur le bord la banquette frette en hiver, le pied gauche appuyé au sol, et s’étirait la jambe droite loin sous le volant afin d’atteindre la pédale de « gaz » (lire l’accélérateur), le « brake » (lire le frein) ou la « clutch » (lire la pédale d’embrayage). [On voit bien qu’il était temps que l’Office québécois de la langue française voie le jour, et qu’il a fait un gros travail de francisation dans le domaine de l’automobile depuis ces années.] Dans ces moments, on aurait dit qu’il n’y avait pas de « chauffeur » à bord, ses yeux dépassant à peine le dessus du « dash » (lire tableau de bord) et elle regardait la route à travers les barreaux du volant et le « windchire » (lire pare-brise). Mais elle s’en tirait admirablement pour sa grandeur.

La direction de la Panel avait également été pensée pour les hommes. Déjà, papa, qui avait du nerf, devait y aller fermement pour tourner le volant. Mais maman, ah, maman, fallait la voir forcer comme un bœuf (prononcer beu) pour le tourner. Elle y plaçait les mains à 11 h pour tourner à gauche, par exemple, puis se soulevait à moitié debout, toujours cramponnée-collée au volant pour mettre tout son poids et réussir à faire tourner les roues de la  « machine ». C’était tout un exercice, surtout en hiver. Mais elle y arrivait toujours, ses yeux noirs vifs vérifiant tout à la fois, son visage exprimant sa concentration extrême devant la difficulté de l’exercice et sa détermination à « faire un homme d’elle », surtout en présence des enfants.

Ça la stressait passablement, je pense, mais ce n’était pas une mécanique qui allait avoir raison d’elle.

Enfin, j’ai composé, sur l’air de la chanson Rock pour un gars d’bicyc’ que la Dufresne interprète [sur YouTube à http://www.youtube.com/watch?v=x9xqn2_eO3M&html5=1], un texte que la première phrase de cette chanson m’a inspiré et qui me fait penser invariablement à quand maman conduisait la Panel. Ma chanson s’intitule Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe! Cela va comme suit, et si j’en ai le courage, un jour, je vous en ferai une interprétation de mon cru.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe!

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
À fait rien qu’un mille, pis tout l’monde se tasse.
J’sé d’où cé qu’à vient, pis y’où c’qu’à s’en va,
Mais moé ça m’fait rien, c’pas à Obaska.

À vient du Rang 8, où c’que l’monde trépasse,
Cé-tu l’saint Esprit, ou ben la Callas.
À l’a l’mêm’ prénom, pis les mêmes yeux nouèr’,
Au-d’sus du stéring, sont ben dur à vouèr’.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
Avec la machine, à traverse l’espace.
C’pas la Batmobile, c’est ben moins génial,
Quand on va en ville, su’a rue Principale.

Woh woh woh woh woh woh
Woh woh woh woh woh woh

Ôtez-vous de d’là, quand à pés’ su l’gaz,
Un nuage d’exâsse, les fleurs à les rase.
Ça valdingue un coup, comme un gros bateau,
En mer agitée, t’oublies pas d’sitôt.

Pis on la remarque, quand à passe dans place,
Avec son gros char, à comme une cuirasse.
Dans sa carapace, ein comme une tortue,
On y’i voué pas ‘a tête, de l’aut’ bord d’la rue.

Quand à tourne un coin, j’vous dis que ça brasse,
Quand à passe la track, on a peur qu’à casse.
Mais à tient le coup, et comme un pigeon
Flye jusqu’à l’aut’ bout’, chez madame Frigon.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
Avec la Panel, à r’franchit l’espace.
À r’vient à maison, sans s’casser la yeule,
P’pa est ben content, pis y’é pas tu seul.

Woh woh woh woh woh woh
Woh woh woh woh woh woh
Escusez-la!


Pour les personnes que ça intéresse, voici un lien qui conduit sur le site de la ville de Senneterre, en Abitibi.