Les mots dits maux = Chromo = Les maudits mots

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Le mot « chromo », qu’on employait à la maison, m’a toujours fait un peu rire. J’aime sa sonorité, sa couleur. Il fait image. Ce n’est pas un mot gentil, car à la notion de « laid, mal habillé ou d’un peu nounoune » s’ajoutait, dans certains cas, celle de « malfaisant ». Un chromo, donc, n’était pas un être qu’on voulait fréquenter.

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⚜ Chromo, n. m.
Prononciation : crô-mô (chez nous); cro-mô et crô-mô (en France)
⪺ Signification : Personne remarquablement laide, mal habillée ou demeurée (voir les définitions et les exemples tirés de divers ouvrages québécois ci-après)
≕ Synonymes : amanchure*, agrès, chenille à poil, gréement, pichou


Voici la définition que donnent le Grand Robert et le Larousse du mot « chromo ».

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Au Québec, le sens s’est déplacé. Voici ce qu’en disent les dicos qui répertorient le mot :

Dans le Dulong (1999, p. 58)
CHROMO n. m. Fig. et péjor. Personne très laide. On se demande où elle a pu dénicher le chromo qui l’accompagnait.

Dans le Bélisle (1954, p. 210)
CHROMO n. m. (au Québec) Image, tableau mal réussi – Personne laide : quel chromo!

Dans Antidote (2014)  n.
– Reproduction en couleurs de qualité médiocre ou de mauvais goût.
– Québec, familier – Personne très laide.
Antidote ne se mouille pas en disant simplement que c’est un nom. Chez nous, c’était toujours un gars qu’on appelait « chromo », jamais une fille. Si ç’avait été une fille, on aurait peut-être féminisé en « chromote », sur le modèle de « cocotte », qui sait…

Dans le Multi (2009)
CHROMO nom masculin et féminin
DÉFINITIONS :
Nom masculin
Image en couleurs de mauvais goût. [Le Multi ne fait aucune mention de « personne très laide ».]
Nom féminin
Abréviation de chromolithographie.

Bon ben astheure que vous savez ce que c’est, un chromo, essayez d’en trouver d’en votre entourage. Mais attention, s’il y en a et que vous brûlez d’envie d’en parler, ne le dites qu’à quelqu’un en qui vous avez parfaitement confiance et qui ne le répétera pas… 😉 Et rappelez-vous, si ça s’ébruitait, qu’on est toujours le chromo de quelqu’un!


* La définition du mot Amanchure que donne le Dulong (p. 13) comme synonyme de chromo est trop savoureuse pour s’en priver. C’était également un mot qu’on utilisait souvent à la maison, et dans tous ces sens.

AMANCHURE, EMMANCHURE n. f. 1. Chose insolite, arrangement bizarre. Qu’est-ce que c’est cette amanchure? Syn. : patente [à la maison, on disait aussi patente à gosses] 2. Fig. et péjor. Personne remarquablement laide, mal habillée ou demeurée. Je n’irais pas au coin de la rue avec cette amanchure. Syn. : agrès (sens 3), chenille à poil, chromo, gréement. 3. Travail mal fait, bâclé. C’est toi qui as fait cette amanchure! Refais-moi ça convenablement et tout de suite!


 

Adresser

Le verbe adresser, en français, signifie « envoyer » (on adresse une lettre à quelqu’un) ou « émettre des paroles » (on adresse des critiques, des compliments, la parole à quelqu’un). Adresser signifie aussi « diriger quelqu’un vers la personne qui convient » (on adresse un malade à un spécialiste).

L’expression pronominale s’adresser à quelqu’un signifie, pour sa part, « parler à quelqu’un » ou « être destiné à quelqu’un » (dans le sens de « concerner quelqu’un »). On dit par exemple le président s’adressera aux électeurs (il prendra la parole devant eux) et cette recommandation ne s’adresse pas à vous (autrement dit, elle ne vous concerne pas). À ce sujet, voici ce que le Multi mentionne à l’article « Adresser » : « À la forme pronominale, le complément du verbe est une personne. S’il s’agit d’une chose, d’un concept, on emploie les verbes concerner, porter sur. Une réflexion qui concerne (et non s’adresse à) la morale. »

s-adresser-a-qqe-chose-gaeétan-barrette-le-soleil-10-dec-2015; Adresser: un anglicisme courant; anglicismes, faux ami, calque, address an issue, address oneself to a task, s'occuper d'un problème, régler un problème, rédaction, révision, traduction; dominique fortier; french editing; french editor; editing, FrenchEt pourtant, dans l’extrait ci-contre, le ministre Barrette réussit à s’adresser à une chose (la chose étant le fait de juger anormal le comportement des médecins « vaccineurs » [raccourci inventé pour décrire les médecins qui réclament à la Régie de l’assurance maladie du Québec des sommes faramineuses pour participer à des séances de vaccination sans que leur présence soit requise]). S’adresser à une chose, ça n’engage à rien. Et surtout, ça évite d’interagir avec l’humain, le concerné, justement. Ça n’implique aucune action véritable, aucune réaction adverse. Bref, c’est comme parler au mur : il ne se passe rien parce qu’on ne se fait pas comprendre (ici, c’était peut-être ça, l’intention). Le ministre aurait pu simplement dire qu’il allait s’attaquer au problème [que représente le comportement de ces médecins] ou s’occuper du problème, régler le problème ou encore remédier à la situation, corriger cette situation.

Ce charabia provient du transfert littéral en français d’une combinaison de deux sens (to address an issue [d’où le adresser un problème] et to address oneself to a task [d’où le s’adresser à une chose, à une tâche]) que le verbe anglais to address possède, mais que le verbe français adresser, lui, ne possède pas.

adresser-un-probleme-le-soleil-9-fevrier-2016; anglicismes, faux ami, calque, adresser, address an issue, s'occuper d'un problème, régler un problème, signaler un problème; rédaction, révision, traduction; dominique fortier; french editing, frenche editor, french, editingAinsi, pour traduire l’expression anglaise to address an issue, il ne faut pas dire adresser un problème, mais s’attaquer à un problème, s’occuper d’un problème, voir à un problème, le prendre en main (ou, comme dans l’exemple ci-contre, signaler le problème). On ne dira pas non plus, pour rendre l’expression to address oneself to a task, s’adresser à une tâche, mais plutôt s’attaquer à une tâche, s’atteler à une tâche (par exemple s’atteler à la tâche de calmer l’appétit des médecins « vaccineurs », se mettre à cette tâche).

Ces anglicismes (faux amis et calques) sont autant de pièges à éviter dans l’usage quotidien que l’on fait du français. Pour en savoir plus sur les nombreuses manières de rendre les termes address et issue dans différents contextes français, consulter le Lexique analogique (cliquer sur le bouton Index anglais) du Bureau de la traduction, un outil précieux.


Sources

OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE. « Adresser », Banque de dépannage linguistique, [En ligne], 2002. [bdl.oqlf.gouv.qc.ca].

VILLERS, Marie-Éva de. « Adresser », Multidictionnaire de la langue française, 5e éd., [cédérom], Montréal, Québec Amérique, 2009.

Des bebelles pour Noël

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Dominique Fortier
Bonhomme de neige, 2015
Aquarelle sur papier à grain fin
13 x 18 cm (7 x 5 po)
Québec

A-ha mes petits lutins! Noël commence à vous énarver, je le sais bien. Moé itou, ça s’adonne!

J’ai commencé à faire mes tourtières en fin de semaine, pis là, faut que je commence à faire mes cinq ou six gourmandises au lait Eagle Brand si je veux arriver à temps pour Noël. C’est ben cochon, pis ça te vous fait prendre cinq livres c’est pas long. Mais foin de ces petits problèmes de santé qui nous guettent, bourrons-nous un bon coup! On fera maigre après, quand le corps n’en pourra plus.

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Dominique Fortier
Mon beau sapin, 2015
Aquarelle sur papier à grain fin
13 x 18 cm (7 x 5 po)
Québec

Je dis Noël parce que chez nous, c’était à Noël qu’on fêtait en païens, c’est-à-dire qu’on recevait nos cadeaux. Et quand t’es petit, ça te tente pas de recevoir seulement des « Joyeux Noël!, Joyeux Noël! ». Tu veux du concret, du tangible, de la bebelle.

D’ailleurs, la chanson le dit :
Père Noël, père Noël,
Apporte-moé des bebelles…

Mais à finit ben mal :
J’en ai eu, pis j’en veux pus,
Pis fourre-toé-les dans l’c…

Moi je le chantais pour la rime et le rire le dernier bout, mais des bebelles, j’en voulais, moi, môn‑sieur! Une année, oh, j’avais peut-être 11 ou 12 ans, j’ai demandé à maman une machine à boules de gommes. Oui oui, vous avez bien lu. Une machine à boules de gommes qui coûtait pas trop cher, mais qui valait une fortune à mes yeux (et certainement aux yeux de maman, qui gérait le rien familial). Faut-tu être privée de cochonneries préfabriquées/usinée en plastique pour demander ça à Noël? Ben oui, des cochonneries, que voulez-vous, chez nous, y en avait pas, c’est comme ça! Alors le seul moment où moman (homonyme/homophone en québécois hi! hi!) se laissait infléchir, c’était à Noël. J’ai bien dû m’amuser un gros trois heures avec ma cochonnerie, mais elle a pris le bord pas longtemps après. La bebelle, ça dure jamais. C’est rien que l’espoir fou de s’évader un peu de la grisaille et de la « rigueur » du quotidien. (M. Couillard n’a rien inventé : dans les régions, ça fait longtemps que l’austérité sévit! On appelle ça du dépouillement, de la pauvreté, de l’indigence, de la privation, bref, de la simplicité involontaire.)

En fait, si je voulais tant de la bebelle, à Noël, c’était parce que je commençais à être tannée des cadeaux que maman nous confectionnait.

En effet, comme maman faisait tout de ses mains (régime autarcique et système D), y compris le tricot (elle tricotait des gilets de laine d’habitant marimaxime à tous mes beaufs en cadeau – méchante job! – et eux étaient fous comme de la marde de recevoir ça), la couture, le crochet, la confiture, les bonbons (tire de la Sainte-Catherine), alors du linge et du manger (papa était cultivateur – veaux, vaches, cochons, couvées, name it), on en avait en masse.

mary-maxim-gilet-fuchsia-et-gris-Kaleidoscope-Jacket-Pattern; patron; pattern; femme; woman; sweater; cardigan; long sleeves; arts and crafts; knitting; tricot; artisanat; années 1950; 1950s; Canada; Québec; Abitibi
Gilet de ce type fuchsia et gris reçu par une de mes sœurs aînées et dont j’avais hérité.

Et puisque maman nous cousait et nous tricotait des vêtements pour toutes les saisons et qu’elle en offrait en cadeaux à Noël, moi je considérais pas ça comme des vrais cadeaux. Pis en plus, quand t’es l’une des plus jeunes dans une trâlée de filles, t’hérites des vêtements des grandes. Alors tu sais (pas folle, la guêpe) que ceux qu’elles reçoivent (tout le monde était ravi des œuvres laineuses de maman) vont te revenir un de ces jours.

J’aurais voulu du linge acheté au magasin, « industriel », du vrai neuf, pas du vieux neuf ou du neuf artisanal, du fait main. Pour moi, artisanal et fait main signifiaient « pas riche riche, patenté, récupéré, tellement trop original et différent des autres ». Je voulais pas être différente des autres (au yâbe l’écologie).

Ça fait que du beau p’tit linge swell commandé su Sear (= chez Sears), on n’y pensait même pas : coûtait trop cher. Alors c’est pour ça que j’ai tant rêvé de bebelles « abordables » commandées dans le catalogue Sears. Je pensais que ça, au moins, maman pourrait me l’offrir. Et comme de fait…

Ça m’a prouvé une chose, c’est que maman, comme toutes les mères, très consciente de notre condition, essayait de nous faire plaisir et faisait tout pour que nous ne nous sentions pas trop misérables, impécunieux, parias, au risque de s’adonner, elle aussi, à une consommation dictée par le « rêve de bonheur et de plaisir », innocent (comprendre « sot, imbécile ») d’une enfant. Elle s’est désâmée toute sa vie pour nous procurer le nécessaire et pour élever une famille de dix enfants avec les faibles moyens que rapportaient les travaux de la ferme sur la terre infertile de l’Abitibi. Elle y est parvenue grâce à son incroyable énergie vitale (ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe…), à son imagination fertile, à sa force de travail incommensurable, à son endurance à toute épreuve et à sa tête de cochon légendaire.

Mais je suis le produit de la société dans laquelle j’ai grandi. C’était l’après-guerre et nous venions d’entrer, sans le savoir, dans une ère de consommation débridée qui allait nous mener au bord de l’abîme écologique dont la Conférence de Paris (COP 21) nous brosse le sombre tableau — pour que des chefs d’État bougent et se commettent, ça prend un sérieux danger… Et je constate moi-même qu’aujourd’hui, il est grand temps de se calmer les envies de bebelles.

Sur ce, joyeux Noël tout le monde!