Débrêlé, ée

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Dominique Fortier
Mode automnale 🎃 Fall Fashion
[Aurait pu s’appeler Épouvantail débrêlé]
(C’est un pléonasme, hein? C’est un pléonasme.)
Photographie
Québec (Québec)

À la demande presque générale (deux sur six-sept abonnés [hi! hi! hi!]), voici un article avec « pas de langue de bois » sur un mot qui m’intéresse.
Débrêlé, ée adjectif
⚓️Prononciation : dé-brê-lé
⚓️Étymologie populaire : du fin fond de mon enfance
⚓️Étymologie : Pour débraillé (dont le sens me semble le plus près de débrêlé), voici ce que le Bloch von Vartburg[1] donne comme étymologie :
Débrailler v.
Usuel surtout au participe passé, 1549 (sous la forme
desbraillé). Dérivé de l’ancien français braiel « ceinture », d’où brail, chez Froissart, dérivé lui-même de braie; débraillé signifie proprement « dont la ceinture qui retient les braies est dénouée ». [d’où le rapprochement avec l’exemple du Glossaire : Pourquoi ne mets-tu pas des bretelles? tu as toujours l’air débrélé = ta tenue a toujours l’air négligée.]
⚓️Signification : Débraillé, déboutonné, dont la tenue est négligée, dont les vêtements sont défaits
⚓️Synonymes : 🎭 débraillé, 🎭 déboutonné

Les mots que j’aime le plus sont, souvent, ceux qui ne figurent dans aucun dictionnaire de langue moderne. Ils me viennent de l’enfance, l’école et la télé n’ayant pas encore eu le temps de nous « normaliser ». Ils sont en grande partie de l’oralité, de la filiation paternelle (côté papa, c’était la belle élocution rurale de la Beauce ou de Dorchester doublée d’une lignée de maîtresses d’école sages, obéissantes, retenues et un peu classes) ou maternelle (côté maman, verbo-motrice carabinée non instruite, un peu impolie, un peu délinquante, très décidée et intelligente comme un singe : a tout appris seule).

J’aime la langue des vieux, des vieux mots, des vieux dictionnaires — parce que, faut pas croire qu’ils sortent de nulle part, les mots qu’on a appris à dire au berceau. Non, faut pas croire.

Voilà ce que j’ai trouvé au sujet de « débrêlé ». Pour moi, c’est le Glossaire du parler français au Canada[2] qui donne la définition la plus juste de l’emploi que nous en faisions à la maison :
Débrêlé, ée (debrelé) adj.
Débraillé, déboutonné, dont la tenue est négligée, dont les vêtements sont défaits.
Ex. : Pourquoi ne mets-tu pas des bretelles? tu as toujours l’air débrélé = ta tenue a toujours l’air négligée.
Dial. – Débrélé = dont les habits ne tiennent plus, ont été tiraillés, en Anjou [chez nous, c’était comme ça, sauf pour la prononciation; on disait « débrêlé »]; se débréler = se déculotter, en Normandie [chez nous, on n’employait pas le mot « débrêlé » dans ce sens].

Le Dulong[3] mentionne sensiblement la même chose, sauf qu’il introduit la notion de « débrêlage » dans le vêtement :
Débrélé, ée adj.
En piteux état, en parlant d’un vêtement et aussi de la personne qui porte ce vêtement, débraillé.
Ex : Ne va pas faire tes courses débrélé comme ça, habille-toi autrement! (Lanaudière)

Pour nous autres, en Abitibi, on ne parlait jamais d’un vêtement, mais bien d’une personne. Par exemple, on disait : « T’es donc ben débrêlée à matin! », mais jamais : « Ta robe est donc ben débrêlée ».

On parlait souvent des filles ainsi, moins des garçons, probablement parce que les filles, ça DOIT toujours être tirées à quatre épingles, être coquettes (ça, c’est mon petit côté sociologue, ou « psychologue à cinq cennes »).

Ça fa que, quand vous sortez, les filles, habillez-vous comme du monde. Vous allez mal paraître si vous êtes débrêlées (sous-entendu : Vous pognerez pas pantoute!).

Si vous connaissez ce mot, que vous l’avez déjà entendu et dit, faites-le-moi savoir. J’aimerais enrichir ma collection de « provenances ». ;‑))


[1] BLOCH, Oscar, et Walther VON WARTBURG, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF (1932), 1re édition « quadrige », 2002, 682 p.
[2] LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA. Glossaire du parler français au Canada, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968, 709 p.
[3] DULONG, Gaston. Dictionnaire des canadianismes, nouvelle édition revue et augmentée, Sillery (Québec), Les éditions du Septentrion, 1999, 549 p.

La p’tite hart

Hart, n. f. : fine branche dégarnie de ses feuilles et employée comme fouet.
https://i2.wp.com/openclipart.org/image/300px/svg_to_png/17424/xeolhades_mouth.png?resize=26%2C19 [prononcé « la p’ti-te hâr » avec un h bien aspiré
et sans le t final]

 Type de branches d'arbuste qui pourrait servir à fabriquer une petite hart devant servir de fouet. Hart rouge/Cornus stolonifera

Quand maman nous menaçait de la p’tite hart, on se poussait. C’est qu’elle était rendue à bout de nerfs et d’arguments, qui consistaient en général à des heures et des heures d’exaspération et d’avertissements de nous tenir tranquilles.

Sa patience, telle une carpette sur laquelle tout le monde s’essuyait les pieds ces jours-là ― des journées erratiques où tout avait commencé généralement par l’annonce, assez tôt le matin, d’une « tempête de marde » (décoder que la journée commençait ben mal et allait être longue et tumultueuse, comme lorsque les animaux sentent la tempête) ―, était usée à la corde. Elle avait atteint ses limites. Elle sortait de ses gonds et allait chercher sa p’tite hart. Aille! ouille ouille ouille! On s’écartait de son chemin. Là, on venait de comprendre.

Voici quelques définitions de ce petit mot frappant, tirées de vieux dictionnaires :
Définition du mot « hart » tirée du « Dictionnaire des canadianismes : nouvelle édition revue et augmentée », de Gaston Dulong, Sillery, Les éditions du Septentrion, 1999.
Définition du mot « hart » tirée du « Glossaire du parler français au Canada », par La société du parler français au Canada, Presses de l'université Laval, Québec, 1968. Réimpression de l'édition publiée en 1930 par l'Action Sociale ltée à Québec.
Définition du mot « hart » tirée du « Dictionnaire général de la langue française au Canada , de Louis-Alexandre Bélisle, Québec, Belisle Éditeur, 1957.
et son étymologie :
Étymologie du mot « hart » tirée du « Dictionnaire étymologique de la langue française » d'Oscar Bloch et Walther von Wartburg, 1re édition « quadrige : 2002 », PUF, 1932.

La p’tite hart constituait l’argument ultime avant le recours à « popa » et à sa main aussi raide et cinglante, sinon plus, qu’une branche de bois. Ces jours-là, personne ne souhaitait se rendre à cette dernière étape, et celles et ceux qui l’ont franchie s’en souviennent encore. Mais pas moi, car j’étais vraiment « pissoune » et je m’arrêtais avant.

Maman conduit la Panel

Notre voiture en abitibi : la panel, ou panel-c1970-photo-dominique-fortier-senneterre
La Panel, notre voiture en Abitibi

Note : Vous trouverez un équivalent en « français de France » des mots québécois entre guillemets dans le présent lexique.

La Panel, c’était notre « char », vers les années 1970. C’était presque un char d’assaut, en fait : passait partout mais ben inconfortable, et en plus « frette » en hiver. Ou alors un gros bateau (ça tanguait ça, monsieur, ou-la-la!). Les shocks (lire amortisseurs et prononcer tcho-que)  « valaient pas cinq “cennes” » là-dessus, pis dans les chemins de terre ou de « gravelle », ça valdinguait solide.

Généralement, c’est papa qui conduisait. Mais pour aller au « magasin » (lire épicerie) ou acheter du tissu chez madame Frigon (elle cousait [à la machine ou à la main] pratiquement tout ce qui pouvait se coudre dans la maison, des courtepointes à nos vêtements), bref pour faire ses propres petites « commissions », maman la conduisait. Et comment!

Vous auriez dû la voir au volant. Ah! ça valait cent « piasses »! Une tit’ femme de 110 lb (4,5 kg) tout habillée et de 5 pi 1 po (1,55 m) de haut assise au bord de la grande banquette en « cuirette » frette en hiver cramponnée au volant du mastodonte. Il faut dire que les sièges baquets n’avaient pas encore fait leur apparition à cette époque, et que la banquette était tout d’une pièce, ne s’ajustait que d’avant en arrière et était conçue de toute évidence pour une conduite et des jambes « d’homme ». Alors pour atteindre les pédales, maman s’accrochait au volant, se collant la poitrine dessus, les fesses reposant — si peu — sur le bord la banquette frette en hiver, le pied gauche appuyé au sol, et s’étirait la jambe droite loin sous le volant afin d’atteindre la pédale de « gaz » (lire l’accélérateur), le « brake » (lire le frein) ou la « clutch » (lire la pédale d’embrayage). [On voit bien qu’il était temps que l’Office québécois de la langue française voie le jour, et qu’il a fait un gros travail de francisation dans le domaine de l’automobile depuis ces années.] Dans ces moments, on aurait dit qu’il n’y avait pas de « chauffeur » à bord, ses yeux dépassant à peine le dessus du « dash » (lire tableau de bord) et elle regardait la route à travers les barreaux du volant et le « windchire » (lire pare-brise). Mais elle s’en tirait admirablement pour sa grandeur.

La direction de la Panel avait également été pensée pour les hommes. Déjà, papa, qui avait du nerf, devait y aller fermement pour tourner le volant. Mais maman, ah, maman, fallait la voir forcer comme un bœuf (prononcer beu) pour le tourner. Elle y plaçait les mains à 11 h pour tourner à gauche, par exemple, puis se soulevait à moitié debout, toujours cramponnée-collée au volant pour mettre tout son poids et réussir à faire tourner les roues de la  « machine ». C’était tout un exercice, surtout en hiver. Mais elle y arrivait toujours, ses yeux noirs vifs vérifiant tout à la fois, son visage exprimant sa concentration extrême devant la difficulté de l’exercice et sa détermination à « faire un homme d’elle », surtout en présence des enfants.

Ça la stressait passablement, je pense, mais ce n’était pas une mécanique qui allait avoir raison d’elle.

Enfin, j’ai composé, sur l’air de la chanson Rock pour un gars d’bicyc’ que la Dufresne interprète [sur YouTube à http://www.youtube.com/watch?v=x9xqn2_eO3M&html5=1], un texte que la première phrase de cette chanson m’a inspiré et qui me fait penser invariablement à quand maman conduisait la Panel. Ma chanson s’intitule Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe! Cela va comme suit, et si j’en ai le courage, un jour, je vous en ferai une interprétation de mon cru.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe!

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
À fait rien qu’un mille, pis tout l’monde se tasse.
J’sé d’où cé qu’à vient, pis y’où c’qu’à s’en va,
Mais moé ça m’fait rien, c’pas à Obaska.

À vient du Rang 8, où c’que l’monde trépasse,
Cé-tu l’saint Esprit, ou ben la Callas.
À l’a l’mêm’ prénom, pis les mêmes yeux nouèr’,
Au-d’sus du stéring, sont ben dur à vouèr’.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
Avec la machine, à traverse l’espace.
C’pas la Batmobile, c’est ben moins génial,
Quand on va en ville, su’a rue Principale.

Woh woh woh woh woh woh
Woh woh woh woh woh woh

Ôtez-vous de d’là, quand à pés’ su l’gaz,
Un nuage d’exâsse, les fleurs à les rase.
Ça valdingue un coup, comme un gros bateau,
En mer agitée, t’oublies pas d’sitôt.

Pis on la remarque, quand à passe dans place,
Avec son gros char, à comme une cuirasse.
Dans sa carapace, ein comme une tortue,
On y’i voué pas ‘a tête, de l’aut’ bord d’la rue.

Quand à tourne un coin, j’vous dis que ça brasse,
Quand à passe la track, on a peur qu’à casse.
Mais à tient le coup, et comme un pigeon
Flye jusqu’à l’aut’ bout’, chez madame Frigon.

Ôtez-vous de d’là, c’est Maria qui passe,
Avec la Panel, à r’franchit l’espace.
À r’vient à maison, sans s’casser la yeule,
P’pa est ben content, pis y’é pas tu seul.

Woh woh woh woh woh woh
Woh woh woh woh woh woh
Escusez-la!


Pour les personnes que ça intéresse, voici un lien qui conduit sur le site de la ville de Senneterre, en Abitibi.